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Depuis toujours il existe plusieurs styles et formes pour danser le « tango argentin ». Mais qu’est ce que le « tango argentin » ? Et, au fait, qu’est-ce que le tango ? Et qu’est-ce qu’être argentin ? « Les Mexicains descendent des aztèques, les péruviens des incas et les argentins…des bateaux », propose Octavio Paz.

L’Argentine a toujours été une terre d’accueil. Nos grands-parents ou arrières grands-parents sont venus d’ailleurs. La plupart de nos aïeux sont arrivés d’Italie, d’Espagne, de Russie, de Pologne, d’Allemagne, d’Angleterre. Nous avons grandi avec la pasta de la nonna, la musique aux sonorités gallegas, l’aéropostale de Saint-Exupéry. Nous avons été élevées dans des écoles publiques et laïques de la ville de Buenos Aires. Nos compagnons de classe étaient d’origines très diverses. Buenos Aires a toujours été une ville cosmopolite. C’est dans ce contexte qu’a eu lieu la renaissance du tango dans les années 1980 à Buenos Aires, quand la démocratie avait éclos. A cette époque, les plus de 55 ans constituaient la population des bals. Les nouvelles personnes qui arrivaient dans le milieu du tango étaient avides d’apprendre à danser. Ils prenaient des cours avec différents intervenants. Mais la frustration prenait très vite le pas sur leur enthousiasme de départ. Sur les pistes de bals, ils n’arrivaient pas à danser même en faisant les pas enseignés par leurs professeurs. Des pas destinés, en fait, à être montrés dans le cadre d’un spectacle.

Aujourd’hui, deux grandes branches de styles de tango coexistent. D’une part, le tango qui se montre, où l’on cherche des résultats spectaculaires et performants en priorisant la forme et la dextérité physique étendues dans l’espace. Dans cette branche, nombreuses sont les influences de la danse contemporaine et, souvent, nous sommes face à une interprétation musicale singulière. Dans les années 1980, ce tango se dansait lors de spectacles ou démonstrations, recevant ainsi le nom de « tango fantasia », « tango de scène », « tango for export ». Actuellement, ce tango se danse aussi dans le cadre du bal non traditionnel.

Et puis, il y a un autre tango, destiné au couple qui le danse, où l’on cherche la communication avec le partenaire. La danse véhicule la personnalité et l’état d’âme des danseurs tout en étant en harmonie avec l’espace, la musique et les autres participants du bal tango. C’est de cette communication, de l’interprétation musicale et d’une gestion de l’espace concentrée que surgit la forme chorégraphique. Au début des années 1990, à Buenos Aires, cette branche du tango a été appelée « tango milonguero » en référence à un tango qui se dansait dans le cadre du bal, même s’il a parfois été dansé sur scène. Chaque milonguero a son style, sa personnalité donc sa manière de danser. Pour le milonguero, le bal n’est pas seulement un espace pour danser, mais il amène à un art de vivre. Pour réussir son tango, le danseur arrivera à trouver l’état de lui-même à partir de l’improvisation de sa danse. Cette improvisation se construit à partir de la répétition d’un répertoire de pas et de figures restreint, leitmotiv musical ou chorégraphique qu’il reprend et qu’il développe tout au long de sa vie. Ceci construit son langage, son style et son identité. Chez les milongueros, la danse est une sorte d’autobiographie.

L’Argentine est un pays en permanent changement et les argentins aiment être toujours à la page ; c’est pourquoi le langage se modifie rapidement. Un mot qui, à une époque, a pu avoir une signification péjorative, peut être élogieux quelques années plus tard. Aujourd’hui, le Diccionario del habla de los argentinos, édité par l’Académie Argentine de Lettres qui fait partie de la Royale Académie Espagnole, considère deux acceptions pour milonguero : 1. adj. Appartenant à ou relatif à la milonga. 2. m. et f. fam. Amateur ou assistante assidu aux milongas ou à n’importe quel autre bal populaire.

Le bal est un espace vital, transformateur qui encourage les capacités personnelles et les vertus civiques, où tout le monde peut se reconnaître comme protagoniste. Le tango est un moyen de communiquer autrement qu’avec la parole, à partir duquel les gens établissent des relations et des liens sociaux. Le bal est un espace où les croisements et les intersections sont possibles, où toute la société est présente.

Le tango est une culture vivante, ancrée dans la vie et dans les gens qui la font vivre. Des gens très hétérogènes par leur âge, leur nationalité, leur culture et leur milieu social, et qui peuvent s’approprier le tango chacun à sa manière. C’est pourquoi le tango est patrimoine de l’humanité.

Article publié dans la revue « Tout Tango » n°24 juillet à septembre 2010.